A la Lueur du Lampadaire !

L'ile tropicale (un episode depuis L'enfant des 7 mers)

          

 

 

   A part elle, il n'y avait personne sur la plage de sable ceinte par la forêt tropicale. Le silence régnait même s'il résonnait faussement car rien ne se taisait dans la forêt... Sûrement cachée dans les fourrés denses, la griffe affutée ou l'arme à la main, une créature de Dieu surveillait ses faits et gestes, attendant le moment propice de l'attaque.

    Mais elle n'en avait cure.

    Elle, c'était une jeune femme douce, à la peau brillante et aussi blanche qu'une plage de sable doré, aussi blonde que le soleil à son zénith et simplement vêtue d'un pagne de feuilles séchées de palmier et décoré d'une fragile fleur de gingembre rouge.

    Le danger était toutefois bien réel et la faim qui la tiraillait, bien plus présente. A l'heure actuelle, elle assouvissait cette faim en décortiquant, du mieux qu'elle put, des pinces de tourteaux rassemblés dans un panier de fins branchages, le reste du corps ayant déjà été avalé. Elle ne perdait pas une seule miette : assise en tailleur, elle avait étendu une feuille de bananier sur les genoux. Elle s'était armée d'une sorte de fourchette à deux pointes de sa fabrication, bien que semblant fragile, et s'acharnait à faire sortir la chair du crabe de la gangue calcaireuse de sa carapace, tirturrant, aspirant, secouant la pince. Elle rassemblait ensuite la chair au creux de la paume pour enfin l'avaler tout rond.

   Elle avait un certain charme, assise ainsi dans le sable chaud, toute frêle, insouciante. Néanmoins elle tournait quelquefois le regard vers la forêt ou la mer, en quête d'un évènement non prévu ; puis respirait un bon coup et reprenait son repas.

 

    Dans son dos, un doux feulement se fit entendre. Il y avait là un grand animal couleur fauve, allongé sur le flanc, la gueule posée sur les pattes antérieures, presque adossé contre la jeune femme. On pourrait prendre peur, mais le tigre ne manifestait aucune animosité envers l'humaine : ceux-là étaient amis. Et cela expliquait pourquoi la jeune femme ne ressentait pas le besoin de veiller sur sa sécurité.

   Le tigre, par son miaulement, avertissait sa compagne de l'approche d'une forme humaine : un enfant des îles tout débraillé, le pagne rouge déchiré et le cheveuc en bataille. Il était également très maigre, les côtes se dessinaient allègrement sous la peau brune.

   Il s'arrêta à bonne distance de la jeune femme et s'accroupit. Les yeux étaient rivés sur la pince de tourteau mais il ne fit pas de geste. La jeune femme jeta à peine un regard vers lui ; elle continua sa curée.

   Elle remplit la paume d'une bonne quatité de chair de crabe, à partir plusieurs pinces. Puis aussi rapidement qu'inattendu, elle fit signe à l'enfant d'approcher. Celui se leva prestement ; mais il se figea lorsque la jeune femme se crispa, sur le qui-vive ; il bougea alors lentement, pas par pas, jusqu'à s'asseoir auprès d'elle, à l'écart du tigre. Cette dernière tendit la main vers la bouche de l'enfant qui avala goulument le contenu, tenant de ses poignes la main féminine. Il lécha la paume puis se pencha sur la panier d'où il sortit les pinces malheureusement déjà vidées qu'il inspecta consenscieusement malgré tout.

   Déçu, il regarda la jeune femme, en demande. Elle secoua la tête. A la place, elle présenta un pot plein d'eau claire, qu'elle avait pris près de sa jambe du côté mer, qu'il but du bout des lèvres. Puis, s'essuyant la bouche, il se leva et repartit du côté de sa venue. D'où de nouvelles formes humaines se firent voir.

 

    Une ligne d'hommes en pagne, avec des lances, s'avancèrent vers elle, ni plus vite ni plus lent que l'enfant qui les rejoignait. Pouvait-on s'échapper de cette plage aussi rapidement que ces chasseurs habitués des lieux ? Non, la jeune femme n'y pensait même pas. Elle se contenta de se mettre en garde et à l'abri derrière le tigre. Elle prit le temps d'observer ses adversaires sans paniquer.

      Il s'avérait qu'elle avait déjà fait ce type d'expérience.

   Cependant, ceux-là s'arrêtèrent. Pourquoi ? Le tigre ne les avait pas tant effrayés au premier abord.

    Des froissements côté forêt lui parvinrent aux oreilles : un groupe de six hommes dont un géant s'avançaient également vers elle. Etait-elle prise entre deux tenailles ? Sa voie d'évasion restait encore la mer : plongée dans l'eau et y demeurant le plus longtemps possible et nageant vers le large ou vers le côté du premier groupe, sa survie serait plausible.

    Chacun des groupes était constitué d'hommes des îles, ces indigènes qu'elle avait apprise à se méfier de leur méthode de chasse et de la haine qu'ils vouaient souvent à l'encontre des Blancs. Mais il était évident qu'ils ne faisaient pas partie du même clan, si ce n'était pas l'ethnie. Leur apparence, leurs armes et leurs démarches les distinguaient véritablement.

    Ce fut le second groupe, celui du géant, qui l'atteignit en premier. Il s'arrêta à distance respectueuse, scrutant le groupe adverse. Sa haute stature le fit voir encore plus grand qu'un géant et ce, malgré qu'elle n'avait jamais vu un géant de sa vie. Il mesurait en réalité un mètre soixante quinze ; elle ne savait pas combien un mètre soixante quinze faisait grand. Toutefois, la carrure n'était rien comparée à la chevelure fournie de l'homme, folle au vent, longue jusqu'à l'épaule, malgré le catogan lâche et d'un roux affolant. Serait-il sorti d'un conte d'horreur que la jeune femme n'en serait pas plus rassurée. Quant à ses compagnons, ils se placèrent de façon à contrer les éventuelles attaques : qui en retrait, qui en avant mais tous l'arme serrée dans le poing.

 

     Sans vraiment la regarder, le géant roux lui dit simplement : "Tu peux venir avec nous." Il utilisa machinalement le français. Il ne pensa pas qu'elle pouvait ne pas comprendre ; il ne savait que le français bien qu'il baragouinait l'anglais. Alors c'était obligé que la jeune femme parlât elle-aussi le français. Son français était maladroit, tremblotant mais l'intonation restait amicale.

     La jeune femme ne répondit pas.

  "Tu es gentille. Tu as donné ton crabe à l'enfant." ajouta-t-il, en faisait légèrement signe dans la direction de l'enfant auprès des indigènes.

     Toujours pas de réponse.

     "Ils viendront te chercher. Je peux te protéger d'eux."

     "Qui peut-me protéger de toi ?" répliqua enfin la jeune femme.

     "Je ne te ferai pas de mal."

     "Que me feras-tu alors ?" La jeune femme maitrisait la langue mieux que lui. Seulement sa voix était si rauque qu'il fallait se rendre compte qu'elle ne parlait pas beaucoup.

     "Je te protège des autres. Tu peux venir sur mon bateau. Le Nan Shan. Tu pourras y vivre."

     "Pourquoi ?"

     "Tu ne parles pas beaucoup. C'est bien de pas parler trop. Et tu es seule." Il apportait un soin particulier à bien former ses phrases comme si elle était une maitresse de cette saleté de collège qu'il avait fréquenté enfant.

 

     Elle ne dit rien, se contentant d'observer à nouveau l'autre groupe. Ils étaient aussi dangeureux l'un que l'autre. Si elle ne se soumettait pas à l'un des deux, elle recevrait la même punition que son statut social indiquerait : femme et blanche. Elle n'avait jamais vécu en dehors de ces tropiques, elle était presque une indigène dans sa vie. Mais la couleur de peau et la langue étaient plus fortes et le manque de culture locale n'arrangeait pas l'ensemble.

    "D'où tu viens ?" demanda-t-elle.

    "De Singapour. De Saigon aussi. Et Cholon."

    "Avec la tête que tu as ?" s'étonna-t-elle. "Comment tu t'appelles ?"

    Le géant s'étonna lui aussi. Comment ne savait-elle pas que des gens autres que les malaisiens vivaient à Singapour, etc ? 

    "Et toi, d'où tu viens ? " répéta-t-il.

    "Je n'ai jamais quitté cette ile."

    "Je m'appelle Kaï O'Hara. Mon grand-père vient d'ici aussi."

    "De l'ile ?"

    "Non. Du côté de Bornéo."

   "Ah. C'est où, Bornéo ?"  Mais la réponse ne l'interressait pas. Elle réfléchissait. Lui, il n'en avait pas besoin, il savait ce qu'il devait faire, il le faisait sur le coup. Mais elle, ça ne devait pas être pareil : il fallait qu'elle réfléchissât ; d'abord, les filles n'étaient jamais à ce à quoi il s'attendait. Alors il attendit.

    "Ils vont venir et m'emmener. Je ne veux pas aller avec eux."

    "Viens avec moi."

    "Qu'est-ce que tu va me donner ?" jeta la jeune femme abruptement. Elle s'énervait peu à peu. Elle pensait que ce géant roux était plus louche que les indigènes de l'île, dont elle connaissait les coutumes. Et qu'elle devait partir.

    "Un endroit pour vivre tranquille. Le Nan Shan est très bien, tu sais." Lui-aussi se sentait ankylosé. Il savait qu'elle ne parlait pas tant que maintenant ; maintenant elle devait prendre une décision et donc elle devait parler beaucoup. Mais c'était quand même long.

    La question suivante surprit Kaï : "C'est ce que tu feras ?" Il resta indécis un instant : il réfléchit à son tour. Ça lui fit tout drôle.

    "Oui, j'irai." finit-il par répondre. "

    "Qu'est-ce que je devrais faire ?"

    "Tu sera ma femme. J'en ai deux. Trois femmes, c'est bien. Il n'en faut pas plus. Les Dayak de la mer pensent comme ça aussi." Il affichait un air convaincu.

     "Qu'est-ce ta femme devra faire ? C'est quoi, les Dayak de la mer ?"

     C'était quoi cette question-là ? Elle ne savait pas ce qu'était une femme ? Etait-elle plus bête que lui, moins instruite aurait dit Marc-Aurèle. Elle ne semblait pas être débile, à ses yeux.

     Il hésita un peu. Il lui apparut que la jeune femme pouvait être effrayée. Prudemment, il dit : "T'occuper de moi. Prendre soin. Et faire un bébé." 

     "Comment ?"

     "Avec la chose..." Non, il stoppa : comment le formuler ? Tiens, c'était un mot qu'il n'utilisait pas. Expliquer des choses à cette jeune femme-là était plus compliqué que d'écrire des lettres à Isabelle Margerit dont il a vu la culotte. Tiens, il n'avait plus penser à Isabelle Margerit depuis bien longtemps. Non, il stoppa : elle le faisait trop réfléchir ! Il espéra qu'elle ne serait pas comme ça tout le temps bien qu'il en doutait quand même.

     "La chose, c'est pendant la nuit, cachés dans la hutte, non ?"

     "Oui." Ouf, elle savait ça. Un grand poids libéra l'esprit confus de Kaï.

     "Ils vont venir et te battre si tu n'es pas concentré."

     "Alors choisis !" lança Kaï, exaspéré. 

     "Je peux emmener Masaï avec moi ?" répondit-elle. "Le tigre."

     "Il ne fera pas de mal, non ?"

     "Peut-être. Peut-être qu'il mangera un ou deux hommes de ton bateau."

     Kaï haussa l'épaule : "Si on peut pas l'empêcher. C'est bon, la viande de tigre ?" Kaï s'imagina impressionner la jeune femme.

     Ce à quoi elle répondit : "Bof. Le serpent est meilleur."

     Quoi, elle a déjà mangé du tigre ? Comment celui-là s'était retrouvé à ses côtés d'ailleurs ? Mais il lui posera la question une fois sur le Nan Shan...

     "Et comment tu t'appelles, toi ?"

     "Ulu Dag."

     Quel nom étrange...

 

    La jeune femme se leva enfin du sol. Une fois debout, elle fut à la hauteur de l'épaule de Kaï qui se tourna vers elle, étonné. Finalement, ce n'était pas un géant ou presque... Elle prit dans une main son panier au tressage inégal, dont elle débarrasa le contenu et, de l'autre main, un long arc de bois rouge, sans flèches, avec des pointes métalliques. Elle claqua de la langue ce qui fit mouvoir le tigre.  

    Kaï signala à ses Dayak de la mer qu'ils pouvaient enfin partir. Et aussi silencieusement, les hommes de Kaï reprirent le chemin de la forêt tropicale. Sans tourner le dos aux indigènes d'en face. Ils gardèrent aussi l'air hargneux jusqu'à la lisière afin d'éviter une attaque de dernière minute, rapide comme l'éclair.

    "Il faut courir. Ils vont arriver."

   Même si Kaï ne croyait pas trop à cette théorie, il prit la peine d'obéir à la suggestion : parfois, écouter les femmes était de bon conseil... Il s'élança à petite foulée, la densité de la forêt n'aidant guère. Sauf que Ulu Dag le dépassa, son tigre Masaï sur les talons. Elle n'allait pas savoir par où aller ; Kaï s'écria alors un "Je te montre la route." dans sa direction : elle se laissa se dépasser et le suivit, chacun surveillant les positions des autres.

    Au loin, des clameurs de rage leur parvinrent...

 

 

 

    Le Nan Shan les attendait dans la baie de cette toute petite île, presque invisible, au large du groupement d'îles de Kai de l'archipel des Moluques, tout à l'est, que Kaï O'Hara visita par hasard, à la recherche d'eau fraiche et qu'il tomba en arrêt devant cette jeune femme assise dans le sable chaud, seule, comme à l'époque lui-même, Kaï, avait rencontré les Dayak de la mer et qu'il s'en était fait de fidèles compagnons et sa famille... Le passé, on pouvait l'enterrer mais s'il décidait de sortir, eh bien il ne demandait pas l'autorisation !

    Et là ce n'était pas plus mal...

 

 

Carte des Moluques.

     

 

 



29/12/2012
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