A la Lueur du Lampadaire !

Lettrée

Lettrée

 

Je m'appelle Emme. J'ai appris à écrire grâce à ma mère. A sa patience surtout. Pourquoi, me direz-vous ? Je suis autiste, voilà pourquoi. Bien sûr, ces mots qui sont alignés sur cette page ne sont pas de moi, pas vraiment. Ma mère s'est chargée de les retranscrire d'après mes lettres que je mets soigneusement à tracer sur la feuille de Canson. J'ai écris ce mot, canson, sur lui-même parce qu'il était au coin de la feuille, typographié en minuscule. Et puis, je l'ai répété en plus grand, en plus gros, au centre, sur les côtés. Sept fois en tout. Les traits se touchent, zigzaguent, partent en biais, tremblent, s'éloignent. J'ai pris plaisir à écrire ce mot, canson. Je ne sais pas pourquoi. Vous, le savez-vous ?

*

Aujourd'hui, Emma a si bien réagi à cette nouvelle activité que je suis fière d'elle. Ce qu'elle refusait de faire jusqu'à aujourd'hui était justement de participer à une activité. Elle restait assise, se balançant d'avant en arrière trois fois puis de droite à gauche quatre fois, bredouillant un vrombissement d'avion en vol. Parfois, elle ramenait ses genoux sous le menton, les bras s'enroulant autour des jambes. Puis reprenait de plus belle, s'arrêtant aux heures de diner et de sorties. Dehors, elle reste immobile. Et puis, j'ai pris une feuille à dessin de mon bureau et un pinceau chargé de peinture à l'eau que j'ai déposés délicatement devant elle, évitant de l'effrayer. J'ai commencé à tirer des traits, rectilignes d'abord, puis curvilignes dans tous les sens. La peinture noire était épaisse et brillante ; elle dégoulinait sur la feuille. Dès qu'Emma s'est arrêtée de se balancer, j'ai su que son intérêt s'est réveillé.

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Ils bougent. Ils sont allongés, immobiles. Et pourtant, ils bougent. Ils sont longs, indéfinis. Ils s'arrêtent puis reprennent plus loin, ayant changé d'épaisseur et de force. Ils brillent.

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La peinture, à force de s'imprégner dans la feuille, diminue d'intensité. J'allais justement plonger le pinceau dans l'aquarelle qu'Emma s'en est saisie. Et de l'appuyer fortement comme s'il allait s'échapper d'entre ses maigres doigts. Et de tirer à son tour ces mêmes traits. Ils sont difformes et quasi-transparents. Sans la déranger, j'ai pris un autre pinceau et l'ai chargé de peinture, dont j'ai déposé la brosse sur la feuille et recommencer à tracer en même temps qu'Emma. Mais elle n'en avait cure. Elle se focalisait sur son pinceau à elle, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de peinture, et même au-delà. Là, j'ai tendu le mien. Elle l'a pris du bout des doigts. Et s'est remise à tracer. Très concentrée. Cet air sur le visage m'a vraiment fait comprendre qu'elle a trouvé quelque chose qui l'épanouira.

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Et les traits ont pris une forme. Quelques-uns se ressemblent mais pas tout à fait. Cette forme est très spéciale. Il ne faut rien changer. Rien qu'un iota, cette forme en devient une autre qui est chargée d'un autre sens. Certaines sont dures à tracer. D'autres sont si faciles qu'elles en sont légères. Le pinceau crisse dès lors qu'il se courbe ; le trait s'amincit ou s'élargit. Dès que le pinceau se couche, le trait devient un gros pâté. Dès qu'on touche le trait, il garde la trace du doigt. On peut tracer avec le doigt mais ce n'est pas très bien tracé.

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Et je les aie lus pour elle, ces quelques traits. Emma s'est vite plu avec ces lettres. Le son qui les définissait était agréable, d'après l'air serein, bien que très concentré, qu'elle affichait. Il me semblait qu'elle se chantait ses lettres. Je me suis laissée aller à les chantonner, comme une comptine dont la mélodie changerait à chaque occasion. Cette mélodie est très différente du ton que j'utilise pour parler à Emma. Je lui parle d'une voix douce d'où je tente d'installer un son souriant. Mais, là, c'est différent. C'est un son concentré qui apparait. Pouvant être à la fois saccadé, langoureux ou presque silencieux.

*

Elles sont belles. Elles sont harmonieuses. Mais elles sont courtes, très courtes. Elles ont un son. On peut les dire. C'est de la vraie magie. On peut les dire sans s'arrêter. On peut les dire toutes seules. On peut les dire entières.

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Parfois, il m'arrive de regarder ma feuille de canson, d'y voir mes propres traits et de ne pas entendre leurs sons.



03/07/2010
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